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Philippe Haddad
MessagePosté le: Lun 09 Oct 2006    Sujet du message: Hommage à Charles Mopsik

Hommage à Charles Mopsik

Par Maurice-Ruben Hayoun (L’Arche. n° 546-547, août-septembre 2003).
Comment relater, même à très grands traits, la vie si riche, si féconde mais si brève d’un savant qui a attaché son nom au renouveau des études juives en France ? Par définition, la mort nous surprend. Mais disparaître si brutalement à quarante six ans, alors que l’on fourmille d’idées et déborde de projets…
Je puis le dire et même l’écrire aujourd’hui : siégeant au CNL dans la commission de philosophie, j’ai très récemment pu prendre connaissance de sa traduction française de La Sagesse de Ben Sira qui constitue une nouvelle contribution à la science du judaïsme. C’est dire combien cet homme a œuvré, jusqu’au dernier moment de son existence, en faveur de ce qu’il aimait le plus : la culture juive.
Disparu le 13 juin 2003, des suites d’une longue maladie, Charles Mopsik, né à Paris, était marié et père de trois enfants. Élève de Jean Zacklad, il fonda en 1979 aux éditions Verdier la célèbre collection Les Dix Paroles. À partir de 1981, cet autodidacte de génie (il soutiendra en 1987 sa thèse de philosophie) fera paraître ses traductions successives du Zohar, mettant ce texte fondateur de la mystique juive médiévale à la portée des lecteurs francophones cultivés.
Parallèlement à cette œuvre de traduction, d’édition et de restitution des grands textes fondateurs, Charles Mopsik rédigea de nombreuses études spécifiques qui firent de lui un spécialiste reconnu de ces textes. Grâce à lui, le centre des études kabbalistiques demeurait vivant en France, malgré la disparition de Georges Vajda et le départ en retraite d’autres spécialistes plus âgés.

Que recherchait cet homme qui se confiait peu ? Quelles furent les étapes secrètes de son cheminement ? Ne cherchait-il pas, dans des livres anciens et difficiles, l’essence d’un judaïsme qui dut épouser les contours de siècles et des ans afin de survivre ? Cet homme avait écrit un jour : « À quoi ressemblerait le judaïsme si l’on avait continué à écrire le Talmud et à le faire avancer ? » Existe-il meilleure façon d’exprimer son insatisfaction de la réalité contemporaine ?
L’œuvre de Charles Mopsik fut entièrement consacrée au judaïsme, à son histoire et à sa signification. Pourquoi la kabbale avait-elle soudain fait ou refait son apparition lors des XIIe-XIIIe siècles, avec le livre du Bahir, suivi environ un siècle plus tard, par le Zohar ? Pourquoi un livre aussi différent d’inspiration que le Guide des égarés de Moïse Maïmonide se situe-t-il dans l’intervalle ? Ces trois œuvres marquantes du judaïsme médiéval ambitionnaient, chacune selon son mode propre, d’éclairer les lecteurs sur la signification à donner au judaïsme. Chacune recourait au symbolisme de la lumière : bahir; signifie éclatant, zohar signifie lumineux ou resplendissant, et le terme de Guide des égarés veut bien dire ce qu’il veut dire… Un peu à la manière de Moïse de Léon en personne, l’auteur de la partie principale du Zohar, qui se fit transcrire en son temps son propre exemplaire du Guide des égarés afin de s’en imprégner mais qui finit par s’en détourner, Charles Mopsik réédita lui aussi l’œuvre philosophique majeure du Maître de Cordoue, avant de se déterminer durablement pour ses concurrents idéologiques et religieux, les maîtres de la kabbale.
En entrant dans ce débat multiséculaire sur l’essence du judaïsme, Charles Mopsik a pris rang dans la prestigieuse lignée de ceux qui se confrontent au penser et au vécu d’Israël. Cette attirance pour l’occulte, le mystérieux, le caché, le sens profond, fait penser à une phrase du défunt grand maître des études kabbalistiques : Je crois, disait Gershom Scholem dans son autobiographie hébraïque (Devarim be go, Éditions Am Oved, Tel Aviv), qu’il existe un mystère indéchiffrable dans l’univers. Le judaïsme, plus exactement sa formulation ésotérique, serait l’une des tentatives de réponse à cette énigme.
Comment Charles Mopsik a-t-il pu se frayer, au tout début, un chemin vers les textes si ardus d’une tradition dont tout le tenait éloigné ? Voici une question à laquelle je ne peux répondre. On doit, cependant, évoquer l’envoûtement de certains passages zohariques issus de la plume de ce grand prosateur que fut Moïse de Léon – un écrivain que Charles Mopsik connaissait bien, puisqu’il sut comparer ses livres hébraïques signés aux textes du Zohar qu’il mit dans la bouche de son héros, Rabbi Siméon ben Yohaï. L’idra rabba et l’idra zutta (la grande et la petite assemblée) contiennent des phrases qui ne laissent personne indifférent. Lorsque la mort terrasse rabbi Siméon, le texte de Moïse de Léon s’écrie : « Terre ! Terre ! Ne te réjouis pas à l’idée de recouvrir de ta poussière Rabbi Siméon ! » La charge émotionnelle de telles envolées lyriques exerce sur le lecteur un envoûtement auquel il ne peut se dérober durablement. Fut-ce le cas de Charles Mopsik ? L’hypothèse n’est pas à exclure, même si l’auteur a su préserver son jugement et ne pas sacrifier la critique à l’admiration.

Cette recherche de la vérité, ou simplement d’une partie de celle-ci, dans les œuvres judéo mystiques dénote, cependant, une certaine méfiance à l’égard de la tradition rationaliste qui va de Saadia Gaon à Hermann Cohen. Quand on a une vue à la fois précise et aussi globale (loin de se contredire, ces deux points de vue se complètent) du mouvement et de l’histoire des idées au sein du judaïsme médiéval, on se rend compte que de nombreux esprits et non des moindres ont longtemps hésité entre deux tendances différentes du judaïsme. Fallait-il rationaliser, aplanir, et donc, d’une certaine manière, appauvrir la complexité du judaïsme, ou au contraire rendre fidèlement compte même des aspérités qui résistaient au traitement rationnel ? Devait-on s’orienter vers une doctrine de l’essence divine sous forme de concept et d’idée, ou maintenir, en la rehaussant d’une saveur mystique, la proximité du Dieu biblique qui se coule aisément dans le moule séfirotique ? Devait on se retrancher derrière le dogme indémontrable de la création à partir du néant, ou se laisser séduire par l’envoûtante doctrine du tsimtsum, sorte d’auto concentration de Dieu dans un espace primordial afin que l’univers créé puisse librement se déployer ? Fallait-il, enfin, adhérer à la doctrine philosophique de la conjonction de l’âme humaine avec l’intellect agent, dernière intelligence cosmique préposée au gouvernement du monde sublunaire, ou, au contraire, opter une sorte d’imitatio Dei en s’assimilant aux sefirot, entités de l’univers divin ? Sur ces trois sujets fondamentaux de la pensée médiévale – Dieu, le monde et l’homme –, la kabbale et la philosophie maïmonidienne divergeaient gravement. Charles Mopsik ne peut pas ne pas l’avoir senti.
Ceci expliquerait peut-être sa prédilection pour l’Iggérét ha Qodesh de Moïse ben Nahman (dit Nahmanide) et sa décision d’en faire le sujet de sa thèse de doctorat. Après tout, Nahmanide était une nature véritablement mysticisante, dotée d’une bonne connaissance des textes philosophiques. Son cœur penchait vers la kabbale, mais il se défendait d’en diffuser les enseignements à la masse…
Il y aurait tant d’autres choses à dire, tant d’autres débats à évoquer qui parcourent cette œuvre importante. Il se trouvera peut-être une fondation ou une famille juive désireuse de créer un Prix Charles Mopsik destiné à couronner des travaux qui prolongeront l’œuvre d’un savant fauché par la mort dans la fleur de l’âge. L’avenir nous le dira. Que l’on me permette d’écrire ces quelques lignes finales qui s’adressent au défunt : Reposez en paix, cher Charles Mopsik. Votre œuvre vous survivra et fécondera les nouvelles générations car vous avez semé dans les esprits. Vous rejoignez les qedoshim u tehorim ke zohar ha raqi’a… Vous aviez si bien traduit les pages du Zohar qui relatent les débats dans l’académie céleste (metivta di reqi’a). Pour vous aussi, on peut reprendre les vers de la poétesse : ashré ha zor’im we énam kotserim : Bienheureux qui sèment mais ne récoltent pas. Ne les oublions pas.


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